Mongkok, vingt-trois ans. J'étais revenu dans la ville de mon lycée. Caché nu dans une salle de bain parce que les parents d'une fille venaient de rentrer. Elle m'attendait dans sa chambre, au-dessus du marché aux fleurs ; l'odeur des fleurs montant avec celle de la peau. Je n'étais que désir. Tout mon travail est sorti de là : être à l'intérieur d'un monde qui ne m'appartient pas, le désirer d'autant plus fort que je devrai en sortir.
La première chambre s'était refermée bien avant. Wuhan, quittée à six ans. Il m'en reste des sensations sans images : la nature en contrebas d'une route, des éclats de lumière, les sourires de ma nourrice. En France, je dessinais des mondes pour avoir où aller. Une dame peintre m'a fait copier Turner, la baie de Venise, ces îles à moitié dissoutes dans l'atmosphère. J'ai compris qu'un lieu tient dans la lumière qu'on lui donne. Adolescent, j'ai appris coup sur coup deux langues que personne ne parlait autour de moi : le chinois, puis le code.
Seeking You, fait cette année-là et primé à Rotterdam, montrait Hong Kong comme un corps : la pluie glissant sur le plastique des parapluies et la carrosserie rouge vif des taxis, les mains sur les fruits du marché. Un film d'animation mû par le désir d'une ville qu'on ne possèdera jamais.
Pour gagner ma vie, j'ai alors essayé l'industrie du désir. Neuf mois dans un studio parisien, viré. Trois mois directeur de création à Berlin, viré. Entre deux, j'ai improvisé Drift Away à Hong Kong : une jeune femme glisse dans la ville, seule dans la foule, pour être avalée par l’océan. Ses yeux capturent tout, personne ne capture les siens. La publicité vend du désir calibré ; le mien débordait les formats. La Chine s'est fermée à son tour, et la Corée a fait ce qu'aucun lieu n'avait fait : elle m'a invité.
Depuis 2014, la galerie Keumsan puis les institutions coréennes m'ouvrent des pièces fermées aux autres. Le coffre-fort d'un musée, avec des statues bouddhiques du sixième siècle, des trésors nationaux. Les palais avant l'aube. On me confie ce que l'histoire a laissé sans images : l'exil intérieur du calligraphe Chusa devenu blizzard mental, le souffle d'un trait d'encre, quatre siècles de Séoul. La commande me libère parce qu'elle est une porte ouverte de l'intérieur : quelqu'un m'attend. Cycle, Lighthouse et Breathe sont entrés dans la collection permanente du Musée National de Corée ; Instant Karma a couvert la façade de la mairie de Paris Centre le temps d'une Nuit Blanche.
Je suis tiraillé entre ce qui m’attire et ce qui m'effraie : le plein et le vide, la nuit, la solitude, le noir & blanc et la saturation des couleurs, eros et thanatos. Tout y baigne dans un milieu aqueux : l'eau, l'encre, la brume, la neige, le souffle. Mes installations sont des chambres obscures où l'on entre à plusieurs et d'où chacun ressort seul.
Enfant, je dessinais des mondes pour m'y cacher. Maintenant je construis les chambres, et ce sont les autres qui entrent.
Mongkok, twenty-three. I had returned to my high school city. Hiding naked in a bathroom because a girl's parents had just come home. She was waiting for me in her room, above the flower market; the smell of flowers rising with that of skin. I was pure desire. All my work stems from this: being inside a world that isn't mine, desiring it all the more fiercely knowing I will have to leave it.
The first room had closed itself off long before. Wuhan, which I left at the age of six. What remains are sensations devoid of images: nature down below a road, bursts of light, my nanny's smiles. In France, I drew worlds so I would have somewhere to go. A female painter had me copy Turner, the Bay of Venice, those islands half-dissolved in the atmosphere. I understood that a place exists within the light we give it. As a teenager, I learned two languages in quick succession that no one around me spoke: Chinese, and then code.
Seeking You, made that year and awarded at Rotterdam, portrayed Hong Kong as a body: the rain sliding across plastic umbrellas and the bright red bodies of taxis, hands resting on market fruits. An animated film driven by the desire for a city one will never possess.
To make a living, I then tried the desire industry. Nine months in a Parisian studio, fired. Three months as a creative director in Berlin, fired. In between, I improvised Drift Away in Hong Kong: a young woman glides through the city, alone in the crowd, only to be swallowed by the ocean. Her eyes capture everything, no one captures hers. Advertising sells calibrated desire; mine spilled beyond the formats. China closed itself off in turn, and Korea did what no place had done: it invited me.
Since 2014, the Keumsan Gallery, followed by Korean institutions, have been opening rooms to me that remain closed to others. A museum vault, with sixth-century Buddhist statues, national treasures. Palaces before dawn. I am entrusted with what history has left without images: the inner exile of the calligrapher Chusa turned into a mental blizzard, the breath of an ink stroke, four centuries of Seoul. The commission frees me because it is a door opened from the inside: someone is waiting for me. Cycle, Lighthouse, and Breathe have entered the permanent collection of the National Museum of Korea; Instant Karma covered the facade of the Paris Centre city hall for a Nuit Blanche.
I am torn between what attracts me and what frightens me: fullness and emptiness, the night, solitude, black & white and the saturation of colors, eros and thanatos. Everything is bathed in a watery medium: water, ink, mist, snow, breath. My installations are dark rooms that people enter together, and from which everyone emerges alone.
As a child, I drew worlds to hide in. Now I build the rooms, and it is the others who enter.